martedì 12 gennaio 2016

des fourmis sur le pont des arts


Felicissimo di poter postare la versione francese di un vecchio racconto.
Traduzione dall'italiano di Marianne Masi (Ma trad' à moi).


[6e arrondissement



    Les fourmis

    Chez Paul, il y a les fourmis.
    Chez Paul, si vous y regardez de plus près, il y a toujours eu les fourmis : dans le placard à biscuits, sous le lavabo, dans les petits trous entre l’armoire et le mur, dans le bac à douche, le long des pieds de la table, à l’intérieur du Nesquik : la maison de Paul a toujours été remplie de fourmis.
    Mais avant, les fourmis étaient des petites fourmis. Il les regardait et elles ne lui faisaient même pas peur, les fourmis. Parfois il lui arrivait même d’en écraser une. Comme ça. Pour que ça serve d’avertissement à toutes les autres.
    Et tous les jours, invariablement, avant de sortir, il disait :
Mes belles fourmis, pour cette fois vous vous en tirez parce que je suis pressé. Mais dès que j’aurai un moment, je vous écraserai toutes. Disons, cet été. Cet été, quand je serai en vacances, je vous jure que je vous exterminerai.

    Avant, elles étaient petites, les fourmis de la maison de Paul. Des fourmis normales. Aujourd’hui, elles se sont transformées en créatures énormes qui font peur. Certaines font même trois doigts de long. Ou même une demi-paume de main. Et une demi-paume de main de fourmi, très très moche, très très poilue, eh bien ce n’est pas de la blague. Elles ont grandi petit à petit, jour après jour.
   
Ce doit être parce qu’elles sont bien nourries, dit Paul.
   
Ce doit être parce que mon Nesquik leur fait du bien, aux fourmis, dit Paul.
    Et elles parlent, les fourmis de la maison de Paul. Oh, pas des grands discours, elles ne se lancent pas dans un spectacle de cabaret; mais elles se font comprendre. À lui, par exemple, elles l’appellent « Monsieur ».
    Au début, c’était tout un cérémonial, « Monsieur, bonjour », « Monsieur, bonsoir », « Monsieur, bonne nuit ».
    Si bien qu’il pensait :
Oh, au moins ce sont des fourmis bien éduquées, polies, respectueuses. Des fourmis de compagnie, même.
    Et puis elles ont commencé :
Monsieur, vous nous préparez des pâtes à la sauce tomate ? Monsieur, vous nous faites le café ? Monsieur, la prochaine fois que vous ferez les courses, s’il-vous-plaît, n’oubliez pas la pastèque.
    Des fourmis exigeantes, voilà ce qu’elles sont devenues ; et vous pouvez toujours leur expliquer qu’il faut mieux éviter le café parce que c’est un excitant, et que la pastèque n’est pas de saison…
    Un matin, Paul s’est réveillé et il lui manquait la moitié du petit doigt.
   
Ah non, a-t-il dit avec une pointe de rancœur, ça, ça ne va pas du tout. Je me mets en quatre pour vous et c’est comme ça que vous me remerciez ?
   
Les cornflakes pour le petit-déjeuner étaient finis, Monsieur, lui ont-elles répondu toutes en cœur.





    L'invasion

    Les fourmis de chez Paul, petit à petit, ont pris possession de l’appartement. Le frigo, la télé, le piano : tout leur appartient. Elles ont même commencé à appeler les fourmis amies des appartements voisins, et hop, les voilà qui font la fête tous les soirs. Elles sont devenues de plus en plus nombreuses et de plus en plus grosses. Et elles ont commencé à le menacer ; s’il en parle à quelqu’un, gare à lui ! Elles le réduiront en miettes et elles le mangeront tout cru.
    Une fois, l’une d’elles, toute disproportionnée et obèse, s’est présentée et lui a même remis la liste des courses.
   
Monsieur, je vous parle au nom de toutes les fourmis de cet immeuble, a-t-elle dit. Il nous faudrait : des biscuits, du miel, du chocolat, des poires et bien sûr, de la pastèque.
    Paul a regardé cette créature étrange, moche, poilue et toute disproportionnée qu’elle était, ces 250 grammes de fourmi, et il a répondu :
Mais bien sûr, Mesdames les fourmis. Donnez‑moi donc la liste, je reviens le plus vite possible.
    Mais après, dès qu’il a mis le nez dehors, il a pensé :
Tu peux toujours courir, que j’y retourne, là-dedans !
   
Ce sont peut-être des fourmis, mais elles mangent comme des sangliers et elles se multiplient comme des lapins, s’est dit Paul.
    Cependant, ensuite, il a eu une autre idée. Il est allé au supermarché et il a acheté un déguisement de fourmi et il l’a endossé. Vous l’auriez vu, habillé en fourmi : un vrai mannequin. Ah ça, quand il est rentré chez lui, personne ne l’a reconnu ! Elles l’ont pris pour une fourmi, lui aussi !
    Alors, pris au jeu, Paul a imité cette petite voix idiote qu’elles ont et il a demandé :
Mais où est donc passé notre Monsieur ? Il n’est pas encore rentré du supermarché ?
    Et une fourmi, toute naïve, a répondu :
Pas encore. Dieu sait où il est allé se fourrer. S’il ne nous rapporte pas tout ce que nous lui avons demandé, cette fois nous le réduisons en miettes et nous le mangeons pour de vrai.
   
On se le mange, le Monsieur, a répété une autre.
    Et puis, toutes en cœur :
Oui ! Et comment, qu’on se le mange.
   
Monsieur mon cul, a dit l’une d’elles, mal éduquée, en riant. Et les voilà toutes qui rient avec elle en répétant : Monsieur mon cul, Monsieur mon cul, ha, ha, ha !
    Alors peut-être que Paul a eu peur, peut-être qu’elles ont reconnu l’expression de son visage, ou peut-être son odeur...le fait est que l’une des fourmis l’a montré du doigt et a dit :
Mais c’est lui, le Monsieur, vous ne le voyez pas ? C’est lui, mais déguisé !
   
C’est vrai, c’est vrai !, ont-elles toutes commencé à répéter, de leur petite voix agaçante.
    Et elles se sont mises à le suivre, comme des créatures carnivores et possédées.
    Alors Paul s’est enfui, il est retourné en courant au supermarché et il a acheté : les biscuits, le miel, le chocolat, les poires et même une pastèque cultivée sous serre.




  

    Le Pont des Arts

    Paul ne m’adresse jamais un regard. Il garde les yeux fixés devant lui. Ce n’est pas qu’il ait le regard perdu, ce n’est pas qu’il soit absorbé dans ses pensées. Non, c’est simplement qu’il ne bouge jamais le cou et ne regarde que ce qui passe dans son champ de vision.
    Il y a une demi-heure, alors que je me promenais sur le Pont des Arts, que j’étais perdu dans mes pensées et que j’écoutais les chansons françaises, et que je regardais les groupes de jeunes gens installés sur le pont avec leur vin et leur camembert, et les amoureux avec leur salade et leur champagne, il se trouve que je suis entré, inopinément, dans le champ de vision de Paul. Il m’a hurlé quelque chose que je n’ai pas compris. Je me suis retourné, j’ai enlevé mes écouteurs et alors je l’ai vu, cet homme, qui semble vraiment avoir été extirpé d’une chanson de Brassens. À ce moment-là, d’un ton un peu plus doux, il m’a demandé si j’avais du feu. Je ne fume pas, mais j’ai toujours un briquet sur moi. Parce que j’ai appris que lorsque vous vous promenez dans Paris, il suffit que vous ayez un briquet dans la poche pour que les possibilités de faire des rencontres intéressantes se multiplient.

    Paul n’y retourne plus, chez lui. Elles se le mangeraient tout cru, elles ne plaisantent pas.    Non, un soir, il a pris son courage à deux mains, il est allé voir sa mère et il lui a tout raconté. Au début, elle l’écoutait sérieusement et elle lui disait d’essayer le talc.
    Puis, quand il lui a eu bien expliqué la situation, elle s’est mise à pleurer ; pensez donc, du talc. Elle pleurait, elle pleurait, elle pleurait tellement que Paul lui a dit : - Maman, ne t’inquiète pas, je sais que c’est une sale situation mais ne t’en fais pas : je ne retournerai plus chez moi et elles ne me mangeront pas.





    Maintenant, un couple pénètre dans le champ de vision de Paul. Il est grand, elle est blonde. Il a un sac à dos gigantesque, elle porte un petit sac à main et un cadenas. Ils s’approchent de la rambarde du pont, ils se regardent, ils attachent le cadenas au milieu d’un tas d’autres cadenas, ils comptent, un, deux, trois. À trois, ils s’embrassent et jettent la clé dans la Seine.
    Paul, enfin, presque par miracle, tourne le cou vers moi et déclare d’un ton neutre : - Ils sont dingues.
    Puis il avance sa main droite vers le col de mon polo et fait mine d’écraser quelque chose.
    - Qu’est-ce que tu fais ?, lui demandé-je.
    Il ne répond pas mais écrase quelque chose d’autre à hauteur de mon genou.
    Puis il écrase quelque chose par terre.
    - Mais combien vous êtes, putain ?, crie-t-il.
    Alors il se relève, Paul, et il commence à écraser avec son pied, par-ci, par-là, au hasard. Au hasard mais avec précision, hein, comme dans une danse de Saint-Guy savamment orchestrée. Et parfois, même, il donne des coups de pied. Et il dit l’équivalent italien de « Dégage » et il agite les bras. Il bouge frénétiquement sur le pont, qui désormais est presque bondé, et tout le monde le regarde.
    - Mais ce sont vraiment celles de chez moi !, dit-il. - Mais maintenant, ici aussi ?
    Et il saute, un peu pourchassé mais un peu pourchassant aussi, tout en continuant d’écraser et de distribuer des coups de pied et, de temps en temps, il donne une espèce de chiquenaude à quelqu’un, ou bien il époussette une épaule de sa main.
    Et il saute, et il court et il écrase.
    - Monsieur mon cul !, l’entends-je encore hurler tandis qu’il s’éloigne de l’autre côté du pont.



    Les photos de cet article ne sont pas de moi. Je les ai prises sur Internet et, entre nous, elles sont peut-être même protégées par copyright.
    C’est que moi, j’y suis retourné, l’autre jour, sur le Pont des Arts, avec mon bel appareil photo, mais une surprise m’y attendait : ils étaient en train de tout démonter. Il semble que la Mairie de Paris, il y a tout juste quelques semaines, ait décidé d’enlever les cadenas car leur poids était trop élevé et mettait en danger la stabilité du pont.
    Paul n’était pas là non plus.



[qui la versione in italiano]
[qui la versione audio]